Radio Sottens, 4 septembre 1945

Interview d’Ella Maillart par le journaliste sportif Vico Rigassi
 

EM : C’est vrai, je ne rêve pas, je suis bien de retour ! Mais cela n’a pas été facile... car ce retour représente quatre mois de travail et d’efforts incessants dont je veux vous parler. 

 

VR : D’où arrivez-vous ?

Des Indes, avec une escale en Egypte.

Êtes-vous restée aux Indes pendant les six années de la guerre ?

La déclaration de la guerre m’a trouvé à Kabul, capitale de l’Afghanistan où je venais d’arriver de Genève en auto avec mon amie Annemarie Schwarzenbach. A ce moment là, les Russes étaient les ennemis de l’Angleterre. Aussi, terrorisé, l’Afghanistan état tampon interdisait aux étrangers tels que moi de quitter la capitale. Je connaissais Kabul pour y avoir séjourné en 1937 déjà. Mais en ’39 j’avais décidé de devenir ethnographe et d’étudier les derniers survivants des Kafirs dans les monts Hindou-kouch à la frontière du Chitral. En décembre ’39, enfin convaincue que mon plan resterait irréalisable, je partis pour les Indes et la Frontière du Nord-ouest afin d’y terminer un film couleur sur les nomades afghans.

 

Et votre amie, que fit-elle ?

En janvier 1940 elle s’embarqua pour la Suisse, convaincue que, comme journaliste, elle devait exercer son métier en Europe pendant la guerre. Moi au contraire, j’ai pensé que je n’avais pas de rôle particulier à jouer chez nous. Face au désarroi croissant de l’Europe, il me semblait impérieux de voir ce que la philosophie hindoue peut nous donner.

 

Mais si vous étiez revenue parmi nous rien ne vous aurait empêché de retourner aux Indes après la guerre ?

Non, j’étais persuadée que c’était la dernière chance à saisir, j’avais eu la vision d’une Europe d’après-guerre ravagée et ruinée dans laquelle je n’aurais plus le sou, une Europe où tout le monde serait régimenté, où l’état serait toujours plus puissant, un Etat qui ne serait pas prêt à donner visas et monnaies étrangères à un être insubordonné et ultra-individualiste comme moi.

 

Et dans quelle partie de l’Inde immense viviez-vous ?

Dans le Sud très chaud, soit à Trivandrum, capitale du Travancore, soit à Tiruvannamalai près de Pondichéry, où la vie est restée typiquement hindoue.

Et quel genre de vie meniez-vous ?

Ça, c’est un bien long sujet à entamer aujourd’hui. Ne voudriez-vous pas plutôt que je vous explique pourquoi les Suisses des Indes ont tellement de peine à revenir ici et comment j’ai réussi ce tour de force ? 

 

N’y a-t-il donc pas quantité de bateaux revenant à vide des fronts asiatiques ?

Oui, mais n’oubliez pas qu’il faut en premier rapatrier tous les militaires qui ont déjà quatre ans de service en Asie. Et comme les armées comptent des dizaines de milliers d’hommes si ce n’est des millions, cela compte. Ensuite, des gens comme nous, du fait qu’ils ne sont pas Britanniques n’ont pas d’accès aux sept classes de « priorités de passagers » tels que : Enfants rentrant à l’école, malades, activité industrielle nécessaire à la guerre, vacances dues après 6 ou 10 ans passés aux Indes, retour au pays après 30 ans de service en Asie, etc. Seule chance possible et rare exception : un billet parfois donné « on compassionate grounds » (pour raison de compassion) quand on peut mettre en avant une histoire à fendre l’âme des bureaucrates. La seule chance pour nous autres Suisses, c’était un vapeur portugais allant sur Lisbonne. Mais fort de sa position, il demande des prix ahurissants, il passe par l’Afrique du Sud et prend 6 ou 7 semaines pour le voyage. Il y eut des Suisses rapatriés par leurs firmes à bord des deux vapeurs portugais qui quittèrent les Indes cette année. Heureusement pour moi je ne pus recevoir à temps le visa portugais pour embarquer sur ce navire où six semaines de mal de mer m’auraient coûté si cher !

 

Ne pouviez-vous pas utiliser les lignes aériennes ?

Là aussi, à moins d’être un important homme d’affaire, les priorités jouent. Mais surtout, on a droit à 44 kgs de bagage seulement. Non, pour moi la chance voulut qu’il y ait beaucoup d’Américains en panne aux Indes, souffrant du même handicap que moi, pour la plupart des missionnaires échappés de Chine, de Birmanie ou de Malaisie. Un bateau fut envoyé pour les chercher, le Gripsholm qui ne faisait pas partie du « pool allié ». Il y eut là quelques couchettes mises à la disposition des agences de voyages.

 

Et sans ce bateau américain vous n’auriez pas pu quitter les Indes ?

J’avais essayé différentes voies. J’avais même été à Calcutta où il y avait des bateaux en partance pour la France. Je voulais voir si en me mettant une étiquette « Jute » autour du cou je n’arriverais pas à gagner Marseille... Mais non, ces cargos n’avaient pas le droit de prendre des passagers, pas plus qu’ils n’ont de personnel féminin sur leur rôle d’équipage. Même mon camarade Peter Fleming au Grand QG de Delhi se déclare incapable de me faire avoir une priorité. Alors savez-vous ce que je fis ? Par des annonces de journaux je m’offris comme nurse pour m’occuper d’enfants rentrant en Angleterre. A ce moment ce sont mes employeurs qui se chargent de mon billet et priorité de passage. Et j’avais même trouvé une famille charmante : il ne manquait plus que le visa britannique. Là je heurtais un règlement inexorable : abolis à la veille du débarquement en Normandie, les visas de transit n’avaient pas encore été rétablis ! Je courais le risque d’avoir obtenu billet, priorité, famille avec bébés et de ne pouvoir partir faute d’un visa envoyé à temps. C’est ce qui me fit décider que coûte que coûte, je me trouverais à bord de ce providentiel bateau américain... le Gripsholm

 

Mais là vous n’aviez plus de difficultés ?

Comment donc ? Pas de billet pour New York sans visa américain. Et j’obtins celui-ci 24 heures après fermeture des guichets pour l’Amérique... Le bateau faisait il est vrai escale en Egypte, mais même par télégramme impossible d’obtenir le visa égyptien en moins de 15 jours. Le bateau quittait Bombay dans quatre jours. La seule autre escale était la Grèce : le visa grec m’étant délivré sur l’heure à Bombay, j’achetai un billet pour le Pirée. Coût : 300 dollars.

 

Mais vous n’avez pas passé par la Grèce ?

Non – A bord j’interviewai le capitaine et d’autres officiels ayant fait escale en Grèce avant de toucher les Indes : On y craignait une seconde guerre civile. Mais surtout, l’obtention d’un visa yougoslave ou italien, indispensable pour gagner la Suisse, était des plus problématique. Et le commissaire croyait savoir que mes traveller chèques seraient automatiquement changés en drachmes et qu’il me serait impossible de me procurer de l’argent non-grec le jour où je voudrais continuer mon voyage. Malgré la mer creusée par la mousson, et plus tard la chaleur terrible de la mer Rouge, je faisais les plans les plus astucieux. Le bateau embarqua 300 orphelins en Grèce. Il s’agissait de persuader le capitaine que ces enfants manquaient d’oranges et qu’il fallait faire escale en Espagne pour en acheter : ce qui me permettrait de débarquer dans un pays à portée de Genève. Le capitaine fut inflexible. Même insuccès auprès du représentant de Washington à qui je demandai de me garder à bord jusqu’à New York, puisque aussi bien j’avais le visa américain et que je pourrais alors aider à surveiller les 300 orphelins. Echapper au blocus indien pour être prisonnière de la Grèce ne me semblait plus aussi tentant que lorsque à Bombay je voulais partir à tout prix, discutant le coup au Coffee House jour après jour avec tous les Suisses réunis autour de notre consul Sonderegger pour entendre les dernières nouvelles de rapatriement.

 

Je me demande bien ce qu’alors vous avez décidé de faire ?

Impossible d’envoyer un radiogramme depuis le Gripsholm. Mais le pilote vient à bord à Suez, et j’en profitai pour faire envoyer un message à la maison Reinhart d’Alexandrie demandant s’il y avait un moyen de me faire débarquer avec un visa d’urgence, à Port Saïd le lendemain matin... ? Tout alla pour le mieux. Notre Légation au Caire est heureusement fort importante et les Egyptiens donnèrent immédiatement suite à la demande de notre Ministre, M. Brunner. C’est ainsi que j’ai passé mes vacances de cet été au Caire au pied des Pyramides chez des amis exquis.

 

Vous ne pouviez pas embarquer pour la France sur-le-champ ?

Non. En Egypte, même situation qu’aux Indes : des milliers de personnes attendent les départs sur l’Europe. Cependant j’avais gagné ceci : C’est que tant en transit, je bénéficiai automatiquement d’une priorité. Puis je trouvai des amis à la légation de France ainsi qu’à l’ambassade de Grande Bretagne en sorte que ma priorité montait en grade de jour en jour. Je dus renoncer à un premier bateau ainsi qu’à un avion militaire français car je voulais garder tout mon bagage avec moi. Egalement je me plaisais au Caire, faisant de la voile sur le Nile, visitant les splendides monuments de la ville, rencontrant les gens fort intéressants qu’y défilent sans cesse en route pour les quatre coins du monde. Enfin au mois d’août les départs d’Egypte furent organisés rationnellement sans qu’on ait plus à mettre en concurrence le bon vouloir des Français, Américains ou Anglais. Il y a maintenant des départs réguliers de transports de troupes à bord desquels une quarantaine de civils sont admis. C’est à regret que je pris congé des Pyramides et des luxueuses rues du Caire semblable à un Paris d’avant-guerre. Et pendant cinq jours j’étudiai l’anatomie de trois mille Tommies dorés à point par les soleils d’Afrique, de Syrie et de Transjordanie.

 

Où avez-vous abordé en Europe ?

A Toulon où un beau mistral couleur de gentiane nous souhaitait la bienvenue à sa manière. Nous débarquions dans l’arsenal ravagé où des équipes de prisonniers allemands se chargèrent des bagages des passagers civils. Et le lendemain, nous arrivions aux portes des la Suisse. Là, toute émotion à la vue de ce pays si privilégié est coupée par la douche froide de l’arrivée : Impossibilité d’acheter où que ce soit quelques francs suisses contre nos valeurs anglaises ou américaines. En plus de cela, interminables chinoiseries – ou bien faut-il dire « Suisseries » - pour les bonbons et denrées de voyage à passer en douane. « Ah que oué, Madame – Ça paye ; vot’ liv’ de sucre aussi ! » « Mais, au lieu de nous traiter comme de potentiels fraudeurs, vous devriez plutôt nous recevoir à bras ouverts s’il y a pénurie... » « Ah, ma bonne dame, le règlement c’est le règlement. »Oh je sais bien, on peut aussi dire « Mon bon Monsieur, la bêtise c’est la bêtise... »

 

Dites-moi, Vico Rigassi, quand est-ce que les hommes simplifieront la vie au lieu de la compliquer ? Quand feront-ils un paradis 100% de cette Suisse magnifique où il n’y a pas de serpent ?

© Radio Sottens / Ella Maillart, 1945