Préface par Ella Maillart du livre Chats de Henri Saas, Editions Jean Marguerat, Lausanne, 1950

Chats 
 

Aucune bête ne fut jamais chassée du paradis ! Telle est l’idée qui s’impose à moi lorsque je songe à l’étrange fascination qu’exerce sur tout mon être ma chatte blonde à mouchetures grises. Et j’ai pensé de même un beau jour qu’au sommet d’une colline un poulain haut sur pattes tourna sa tête fière pour humer à pleins naseaux la brise venue du ciel.

 

L’animal libre nullement asservi par l’homme, l’animal resté lui-même, est encore dans l’Eden. Et sa dignité de créature parfaite provoque en moi une admiration toujours vivace.

 

J’essaie ainsi d’expliquer pourquoi je suis charmée par certains chats ; ils éveillent au creux de ma main l’irrépressible désir de toucher la vie souple et secrète qui les habite. Avec ce geste, je dirige un tentacule vers le monde animal, oubliant ce qui m’en sépare ; mais dès toujours nous avons en nous ce besoin de lancer vers les autres un pont vivant qui nous permette d’échapper à notre solitude.

 

Chats nerveux à l’échine houleuse dans les hautes herbes, chats chauds au profond pelage doux, à l’intense regard de rapace nocturne, aux oreilles frémissantes et comme montées sur pivots, à la main sans pareille faite de douces pelotes digitales qui savent tâter, se contracter dans le plaisir, s’ouvrir ou s’armer de redoutables kriss à pointes recourbées, chats surprenants et majestueux... comment se risquer à parler de vous sans avoir pénétré votre âme ?  

 

Ceux qui vous aiment ne sont-ils pas toujours des fanatiques et ne vont-ils pas se moquer de mes raisonnements ? Croyant en savoir plus long que moi, ne voudront-ils pas que je me taise afin qu’à leur tour ils puissent parler de vous, c’est-à-dire, sans doute, de la bête unique qui vit avec eux ? Quant à ceux qui ne savent pas vous apprécier, je préfère les abandonner à leur sort, car avec eux je perds ma peine. Alors pour qui vais-je écrire ?

 

Il ne reste que moi. Je dirai ma reconnaissance à la Chatte pour la joie constante que sa beauté me donne. Grâce à cette créature charmante qui provoque mon émerveillement, je m’enthousiasme encore : état d’âme propre à la jeunesse qui découvre à chaque instant un nouvel aspect du monde. Parlons de ce qui nous émeut et nous fait aimer la création !

 

« Pour atteindre la réalité, le plus court chemin est d’apprendre à bien aimer, ne serait-ce que votre chatte »  me disait aux Indes un maître en sagesse ; car je lui avais de-mandé si mon égoïsme ne me rendait pas inapte à « entrer dans la voie », comme dit l’expression consacrée. 

 

Je m’étais également demandé si je me vouerais jamais à un être humain comme je m’étais vouée à cette bête originale après avoir eu avec elle de nombreuses aventures. Ai-je un ami capable d’être son émule ? Ecoutez bien : fuyant la chaleur tropicale du Travancore, nous avions passé la nuit à l’embranchement de Kodai Road – après y être arrivées à huit heures du soir par l’express de Trivandrum. Dans la salle d’attente, j’étais la seule à m’occuper d’un chat. Le lendemain dans la lumière de l’aube, ma bête miaule impérieusement pour demander la porte ; je la laisse sortir car elle est dressée à me revenir dans quelques minutes. Il faudra bientôt partir en autocar vers les montagnes. Hélas, dans le terrain vague à l’entrée du village blanc de poussière, des chiens errants terrorisent la chatte qui part comme une flèche. Remettant mon départ, je l’attends, l’appelle, la cherche pendant des heures. Puis, pour ne pas passer une seconde nuit dans ce climat étouffant, je pars, laissant sa corbeille à un bon diable de porteur qui connaît ma bête. Si elle vit, je sais qu’elle reviendra au lieu de notre séparation. Les jours passent. Je charge le chauffeur du car de s’enquérir à Kodai Road : on ne sait rien. Or, six semaines plus tard, une amie qui connaissait mon Ti-Pouss, me quitte pour descendre dans la plaine. A la gare, au moment de prendre l’express du soir, elle croit reconnaître ma chatte sur le quai. Elle l’appelle en imitant ma voix. La bête réagit, s’approche... mais le train entre en gare. L’infirmière de la salle d’attente me télégraphie. Le lendemain à mon arrivée, cette calme eurasienne avait réussi à nouer une ficelle autour du cou de Ti-Pouss. J’apprends que tous les soirs, depuis des semaines, la fidèle bête apparaissait à l’heure de l’express... ! Mais rampant tel un chat sauvage elle avait fait peur à tout le monde. Comment ne pas aimer de toutes mes forces une bête aussi sûre de notre amitié ? Et ne sont-ils pas nombreux ceux qui, comme moi, ne savent aimer qu’un animal ?

 

J’écrirai pour moi-même, ai-je dit.

 

Tout d’abord j’aimerais souligner l’essentiel : Le chat réalise de tour de force d’exprimer au suprême degré son humeur du moment ; et il manifeste tout aussi bien une qualité que son contraire. Qui donc peut comme lui se montrer tour à tour le plus passionné et le plus détaché des êtres ? le plus joueur et le plus rêveur ? le plus philosophe et le plus tourmenté ? comédien retors et franc compagnon ? capable du plus discret attachement et de la plus complète indépendance ? Mais si intense en chacun de ses élans, qu’à chaque fois nous sommes séduits et convaincus. Les sourires moqueurs des grandes personnes qui ne se laissent pas prendre au jeu, ne peuvent qu’éveiller notre pitié.

 

Avez-vous observé une chatte en deuil, l’oeil immense et la joue contractée, flairant la trace de celle qu’elle a perdue, image d’une tristesse autant plus éloquente qu’elle reste toujours sobre ? Ou encore, la maladie terrasse-t-elle un chat, a-t-on jamais vu com-portement plus désespéré ?

 

Au contraire, lorsque chaque poil de la vivante fourrure frémit de capter le message du soleil, lorsque les moustaches lisses accompagnent le sourire de la bouche veloutée, lorsque l’M mystérieux lisible dans les sourcils beiges se décontracte, lorsque le ronronnement moud du bonheur à pleine gorge tandis que les doigts souples s’épanouissent et rythment l’air vibrant, dites-moi qui a jamais su, avec si peu de moyens, chanter plus intensément le bonheur ?

 

Il y a quelques années, alors que je devais écrire un livre, je passais mon temps avec ma chatte et ses petits. Mon travail n’avançant pas et mes remords devenant trop lourds, je finis pas trouver l’excuse suivante : « Un jour j’écrirai l’histoire de cette bête, elle est mon modèle et je fais bien de l’observer le plus possible ! » Dès lors ma joie fut grande et cette bête m’apprit beaucoup de choses. Me permettrez-vous de mentionner ici les trois plus importantes ?

 

La concentration ! Sans elle aucun succès n’est possible, pas plus dans le travail que dans le jeu, nous le savons. Or, voyez comment s’y prend mon félin, lui toujours en alerte, vif, fasciné par tout ce qui bouge... Voilà deux heures qu’il est immobile devant un trou de souris, hypnotisant le rongeur inquiet qui s’y trouve. Son oreille entend mon appel, mais il dédaigne cette distraction. Il ne bronche pas. Et cela ne lui demande aucun effort de volonté. Pourquoi ? Parce qu’il se donne entièrement à ce qu’il fait. Il n’est pas divisé comme nous autres humains ; trop souvent, une partie de nous-mêmes hésite et demeure ainsi étrangère à l’action.

 

Au temps où nous vivions au bord du lac, notre chatte tigrée s’appelait Frimousse. Comme elle savait se concentrer ! Elle restait des heures à l’affût sur la grève aux pierres plates. Figée, elle observait les sardines qui se laissaient rouler par les vaguelettes toutes proches. Elle semblait attendre que le soleil couchant éblouisse ce fretin affolé par la chaleur de juillet. Son geste fulgurant, lorsqu’il se déclenchait enfin comme surchargé par l’attente, clouait un poisson étincelant sous une patte ferme, à peine humide. La concentration avait créé un geste spontané et parfait.

 

J’envie cette intégralité, cette puissance d’être des animaux. Ils vivent dans un flux d’expérience pure où les objets ne sont pas opposés à eux. Ils ne font la différence entre le moi et le non-moi, car ils n’ont pas goûté à l’Arbre défendu ; le tout « communique » avec eux, le sol prêt au tremblement de terre de même que la coque du cargo destiné au naufrage... Leur intuition fonctionne, leur état ne comportant pas les limitations inhérentes au moi. Pour eux il n’y a que la vie : l’Un sans second.

 

Ma bête démontre encore à merveille la beauté du jeu... combien il est nécessaire et combien il faut le jouer avec sérieux, le jeu du moment ! Comprenons que ce jeu ne doit rien aux circonstances extérieures car il vit au tréfonds de son petit coeur rapide.

 

Calme chatte hiératique et majestueuse, qui lui passe-t-il par la tête lorsqu’elle se transforme tout d’un coup en acrobate déchaînée ? Le bon vouloir d’un autre est super-flu, car elle possède en elle-même toutes les ressources voulues : j’insiste sur ce point car cela est vrai pour nous aussi. 

 

Donnant le signal du jeu, les pupilles deviennent sauvages, fonctionnant à grande ouverture ; et la petite joue se gonfle, criblée de longs crins souples qui pointent en avant. Alors la bête fait feu des quatre pattes, saute sur place comme une puce, cherche sa queue – ce dangereux serpent fuyant et proche qu’il faut capturer... Puis, haletant, elle choisit d’épier une ombre pour se faire peur, hérissant son dos en crête de dinosaure. Elle prend un rideau à l’assaut comme si elle était pourchassée par une flamme jaillissante. Après cela, cocasse, elle se planque sous un journal étalé, prétendant n’être plus là ; mais trois poils de moustache et une prunelle curieuse la trahissent ! Elle embrassera encore un peloton pour le labourer frénétiquement de ses pattes de derrière, bielles puissantes et synchrones ; enfin comme un grand fauve, elle cinglera l’air d’une queue menaçante avant de s’abattre sur... un moucheron.

 

Retour à la pose noble avec un petit sourire qui semble dire : « Et vous croyez que moi, la reine de ces lieux, je viens de me conduire comme une gamine toute folle d’être souple, rapide et forte ? Vous rêvez ! Et je ne m’occupe pas de vos docteurs qui préconisent un moment de jeu par jour pour avoir bon pied et bon oeil !

 

Mais ce que ma chatte enseigne le mieux, c’est comment vivre dans le présent. Elle ne se laisse pas distraire par ce qui fut ou ce qui sera. Elle épouse le plein de chaque moment et de ce fait, en tire le maximum. Qui peut en dire autant ? Si vous m’objectez que les chats rêvent de proies succulentes qui excitent leurs babines, je dirai que ce rêve actuel est au présent. Le chat ne rêve pas de la souris qu’il saisira dans une semaine.

 

Si je me suis tant soit peu fait comprendre, il est clair que la réussite du jeu ou du travail dépend de cette manière de vivre totalement dans le présent. Faisons de même. Nous agirons enfin pleinement et de ce fait notre avenir – conditionné par le présent, nous le savons – se réalisera mieux. Je pense que l’Evangile, en nous enjoignant de ne pas nous occuper du lendemain, enseigne que nous vivons trop dans l’avenir !

 

Voilà : comme tous les amoureux des chats, j’ai commis l’erreur de ne parler que de ma bête et de nos dialogues sur la perfection. Et pourtant j’avais l’intention d’admirer les photographies inoubliables qui reproduites dans les pages de cet album.

 

Quel monde étrange s’ouvre à nous ! Dans la première partie de cette collection, des fleurs de fourrure, aux rares reflets de pastel, nous lancent des regards qui nous hantent. Nous sommes en présence de vies énigmatiques, provoquées par l’homme, pour embellir nos demeures... Persans bleus, crèmes, chinchillas... précieux poufs vivants aux teintes de fumée, vous faites partie d’un monde inquiétant – pas purement animal, mais encore moins humain. Vous égarez-vous parfois chez les esprits ou bien ne faites-vous que les regarder avec indifférence ? Au-dessus de vos nez camards, votre regard semble s’alourdir d’une arrière-pensée : vous demandez-vous quel est ce monde intermédiaire qui est le vôtre, où la vie d’élevage détermina votre tranquille hérédité ?

 

Oui, bien sûr, je le sais, vous êtes tout de même de vrais félins ; vous gardez votre caractère solitaire et vous n’aurez jamais besoin d’être promenés à la façon des chiens qui eux, peuvent être dressés à devenir tout ce qu’on veut.

 

Bien que vous soyez chats, je demeure réservée devant vos crinières léonines, vos fronts bombés et vos pattes courtes. Je ne sais pas encore apprécier vos corps aux lignes imprécises. Car dès toujours, j’ai donné mon coeur à ceux des chats à poil court qui paraissent sauvages (et peut-être saurez-vous repérer ma bête dans le choix qui vous est ici offert ?)

 

A chacun de leurs pas, j’aime voir l’os de l’épaule rouler sous un pelage chiné qui semble trop grand aux entournures..., voir le flanc creux contre lequel se dessine la cuisse plate mue par la détente du jarret en fil. J’aime une queue lisse, riche en messages variés, qui affirme l’impatience d’un caractère indomptable. Je veux des bracelets foncés autour des fines pattes au poil argenté, deux coups de crayon sombre traversant la joue et la tempe, un cercle noir autour du scintillement de l’oeil en groseille, une lèvre noire en contraste avec le triangle vipérin d’un menton bien blanc, un ventre fauve aux recoins tendres, et des « culottes » hérissées horizontalement à la cow-boy.

 

Avant tout, il me faut ce tempérament nerveux à l’extrême du chat de gouttière dont les réactions imprévues me captivent. Peut-être me faut-il aussi – telle une petite épine qui frémirait en moi – cette crainte constante que ma compagne veuille un jour me quitter pour vivre plus librement qu’avec moi ; car une goutte du sang sauvage indiquée par ses mouchetures peut inspirer une telle décision, qui annulerait les liens formés par nos habitudes. Ah ! cette bête-là ne doit rien aux éleveurs, elle est bien toute dans le monde animal : elle en est la quintessence !

 

Maintenant qu’auprès des amateurs de persans, je me suis disqualifiée en avouant mes goûts de « gouttière », je n’ai plus qu’à me taire. Mais je remercie Henri Saas : Grâce aux résultats de son admirable patience, je suis à même de mieux apprécier ce que je croyais connaître. C’est là le rôle magnifique de l’artiste : Nous donner de nouveaux yeux afin que nous puissions mieux lire, pénétrer et aimer la vie.

 

                                                                                                           © Ella Maillart, 1950