Femina, Lausanne, juin 1983 :

20 Questions à Ella Maillart  -  Propos recueillis par Madeleine Chevallaz 

Vous venez d’avoir 80 ans. Est-ce pour vous l’heure de la retraite et le moment de vous installer, enfin, dans un fauteuil ? 

Non. Pour moi, l’âge n’a pas d’importance. Cela ne m’a jamais préoccupée. Je reviens d’un voyage en Inde du Sud. En octobre dernier, j’étais au Bhoutan. Je continue d’être guide pour des voyages en Asie. Je m’illusionne en pensant que je suis utile en dessillant les yeux des voyageurs, en leur apprenant à voir non « ce-que-les-autres-peuples-devraient-faire » mais bien « ce-qu’ils-nous-apportent ».

Malgré les multiples voyages que vous avez faits, les brusques changements de climat que vous avez supportés, les conditions de vie précaires que vous avez partagées, vous semblez vous porter comme un roc. Vous devez être dotée d’une solide constitution.

Détrompez-vous ! Enfant, je fus sérieusement malade jusqu’à l’âge de 12 ans. Et c’est le sport qui m’a sauvée.

Comment vous est venu ce goût des voyages et des grandes explorations ?

Nous habitions au bord du Léman. Souvent en barque, j’avais envie d’aller voir de l’autre côté, plus loin, toujours plus loin, au-delà de l’horizon. Il me semble que c’est un sentiment naturel : ma chatte Ti-Puss, héroïne de l’un de mes livres, commençait par examiner le jardin avant de grimper aux arbres. Moi, c’est la planète qui m’appartient.

 

Ti-Puss fut pour vous presque un être humain. Mais d’amour, vous n’en parlez guère dans vos livres. Serait-ce que vous étiez au-delà de ces contingen-ces ?

Pas du tout. L’amour est si nécessaire que, du fait de ma solitude, Ti-Puss a bénéficié d’un attachement irraisonnable mais nécessaire à mon équilibre affectif.

Pourquoi aller si loin, seule ?

Je voulais apprendre les pays, les peuples que n’avait pas touchés notre civilisation occidentale.

La Suisse serait-elle à fuir ?

Non. Nous habitons une terre bénie où tout marche bien.

Vous ne partagez donc pas les opinions des jeunes contestataires ?

Qu’ils aillent d’abord voir ailleurs avant de se plaindre ! Mais il faut aussi savoir les comprendre : ils ne savent pas encore ce que signifie une situation grave. Et, de plus, les jeunes ont ici peu d’occasion de commettre un acte héroïque, mis à part quelques exceptions comme l’alpinisme ou la varappe. Souvent nous devons aller ailleurs pour pouvoir nous confronter à nos propres limites.

Vous-même, pourquoi avez-vous choisi de vivre à Chandolin ?

Parce que, si j’aime Genève, je ne peux pas y vivre longtemps. Il me faut l’air pur, la nature. Edmond Bille m’avait invitée à Chandolin en 1946. Le site m’a plu. J’y suis restée.

Seriez-vous écologiste ? 

Absolument. Lisez The Turning Point du savant Fridjof Capra : il démontre que nous avons cinq à dix ans pour renverser la vapeur et éviter la catastrophe. Sinon la planète sera empoisonnée. Car tout va très vite. Pensez à la jacinthe d’eau qui double sa surface en un jour. Aujourd’hui, elle occupe la moitié d’un étang ; demain, elle en occupe la totalité. Ainsi en est-il des pollutions et de la dégénérescence. Déjà en trouve du DDT chez les pingouins du pôle Sud. Déjà les blés des USA ont perdu une grande partie de leur valeur. La technologie avancée engendre plus de méfaits que d’améliorations pour l’être humain. Le monde se détraque. Le dernier Peau-Rouge, encore perdu dans sa forêt, le moindre paysan de l’Inde ne s’imagine pas bêtement, lui, que l’homme est le centre de décisions du monde. Dominer le cosmos ? Quelle illusion. Nous violons les processus naturels.

Avez-vous eu des raisons de vous insurger au cours de votre existence ?

Oui, les guerres. A part les luttes pour l’indépendance, les guerres sont sordides. En 1914-18, des fabricants d’armes fournissaient les deux belligérants. On a cru que c’était la « der des der » : en 1939, tout a recommencé. J’étais très tourmentée par les problèmes existentiels soulevés par ces conflits.

 

Quel genre de questions vous posiez-vous ?

Pourquoi l’homme intelligent se conduit-il en brute ? Pourquoi vivons-nous ? Quel est notre but ? Quel est le sens de la vie ? Pourquoi tant de mensonges et d’hypocrisie ? J’avais besoin d’aller chercher des réponses. J’ai d’abord pensé aux peuples du Pacifique Sud. Avec Hermine de Saussure, nous sommes devenues de vrais navigateurs, naviguant en hiver, pendant des mois et des mois, en Corse et en Grèce. Mais le projet Pacifique Sud a échoué. Alors ce fut l’Asie.

 

Pourquoi autant voyager quand on peut trouver les réponses et la sagesse dans les livres?

Je ne suis pas livresque ; les mots ne me suffisent pas. J’avais besoin de rencontrer des personnes qui vivaient leur sagesse.

 

Les avez-vous trouvées ?

Oui : Ramana Maharishi. J’ai vécu cinq ans dans son entourage. Impossible de résumer le cheminement intérieur ; la recherche de cette sagesse millénaire, de notre accord avec le cosmos. J’ai compris que nous sommes autre chose que matière. Nous sommes vibrations positives et négatives.

Le christianisme ne suffit-il pas pour aboutir à cette constatation ? Evidemment : toute la vérité est dans l’Evangile. Mais qui le vit pleinement ?

Nous avons donc trahi le christianisme, bafoué le cosmos… Nous sommes mal partis ?Nous avons oublié les injonctions divines contenues dans les grandes religions.

Vous êtes pessimistes ?

Non, réaliste. Je viens de quitter l’Inde : la sécheresse est dans le sud ; on ne pourra pas nourrir le bétail. Au Sahel, en Ethiopie, la famine s’installe à nouveau. Il est urgent de se battre pour éviter les catastrophes.

La souffrance n’est-elle pas inhérente à l’existence ?

En Inde, on dit que celui qui subit des épreuves est chéri des dieux. Etre accablé, se révolter, bloque la personnalité, ses vibrations positives… Accepter les épreuves permet de sortir du cycle infernal, de se dépasser, de parvenir à un stade qui permet de mieux s’ouvrir à l’existence, à ses régénérescences.

Avez-vous des règles de vie à nous communiquer ?

Bannir le fanatisme. Un exemple en miniature : je suis végétarienne depuis longtemps. Cela ne m’a pas empêchée de prendre dernièrement un bon repas carné avec une amie ! Il faut aussi vivre ici et maintenant : les êtres plongés dans le passé ou qui rêvassent au futur sont à côté de la vie.

Vous traversez une phase remarquable. Les Editions 24 Heures publient votre livre Oasis interdites. Quoique ce soit une réédition, le livre se vend bien. Les Editions Olizane vont sortir Vers le réel, votre portrait vu par des amis comme Arnaud Desjardins, Samivel, Nicolas Bouvier. Vous avez de quoi être fière.

Cela ne me fait ni chaud ni froid. Ce qui m’importe, ce sont mes amis. Je n’en ai pas une kyrielle, mais, pour moi, ils représentent énormément. J’en suis reconnaissante.

 

Quelles sont vos grandes joies ?

Je ne vis ni hauts sommets ni profondes dépressions. Le fait de vivre est une joie : j’apprécie chaque instant. L’existence est un miracle à savourer. Et puis, je suis riche de tout ce dont je n’ai pas besoin. C’est-à-dire, follement riche !

 

©  Madeleine Chevallaz / Femina, 1983