Texte de Samivel publié dans Voyage vers le réel - Mélanges dédiés à Ella Maillart à l''occasion de

ses 80 ans, Editions Olizane, Genève, 1983 : 

Les yeux d’Ella
 

La première fois que je les vis, c’était à Chandolin. Pas mal d’eau a passé sous les ponts depuis ce printemps-là ! Un printemps valaisan comme beaucoup d’autres, avec encore de larges lais de neige couchés sur les gazons roussis, des ruisselets aussi scintillants que des argenteries, et partout un vrai firmament de constellations florales. Certains de ces astres minuscules émettaient des feux blancs ou mauves et montraient tant d’impatience que malgré leur extrême fragilité ils parvenaient à crever la croûte du gel, d’autres luisaient comme l’or enfoui au fond des vieux contes, ou le corail dans les allées de rêve des mers tropicales. Mais le plus grand nombre reflétait les différents azurs du ciel avec une telle intensité qu’ils participaient à la fois de sa profondeur et de sa sacralité, que l’âme en était troublée.

 

Au fond, cette teinte ineffable, un bleu vraiment royal, dominait partout et enrichissait le décor d’une sorte d’intention spirituelle. Elle colorait aussi somptueusement le zénith que le cœur de ces myriades fleuries, ou les ombres plongeant vers la forêt silencieuse. Un printemps bleu. Du moins c’est le souvenir qui m’en est resté. Les yeux d’Ella aussi étaient bleus. D’un bleu différent d’ailleurs. Remarquez que je ne m’en avisai pas tout de suite.

 

J’avais atterri là non par hasard mais sur le conseil de Robert, un ami commun. Il m’avait dit : « Ce village est un vrai Chambalha ! Tu y trouveras Maillart, une fille formidable, et aussi René-Pierre, un type entre le Viking et l’homme des vallées perdues. Il connaît à fond ses montagnes. Il te tuyautera…». C’est ainsi que j’ai rencontré les yeux d’Ella.

 

Elle venait ou à peu près de s’installer dans un petit chalet, tout frais, tout neuf, sentant le vernis et le mélèze, avec une vue aérienne sur les fonds de Zinal, le Rothorn, l'Obergabelhorn, la Dent Blanche… Et aussi le Cervin, dont le nez de squale émergeait juste des lames neigeuses. La présence de ces puissants Quatre mille conférait à l’espace une solennité dont pouvait être frappé n’importe quel esprit non perverti, c’est-à-dire en Europe et au vingtième siècle un petit nombre de témoins. Le fait que chaque été ces cimes fussent « vaincues » (!) par des dizaines de cordées besogneuses n’avait plus aucune signification car la distance les restituait à leur véritable destin, à leurs silences, leur immobilité cosmique. Ils rayonnaient la vertu des grands espaces, des déserts sans mesure, qui est justement de confronter certains élus à une nouvelle mesure d’eux-mêmes.

 

Ella me dit : « Voyez-vous, je vis ici depuis peu et comme dans un songe, avec le vague sentiment que je vais me réveiller, que ce n’est pas vrai. Je n’arrive pas encore à me persuader de mon bonheur. Moi qui depuis si longtemps n’ai plus connu que les demeures des autres, voilà que cette maison est vraiment mienne, où je puis vivre à mes heures, rassembler mes livres, les collections, les documents, préparer aussi l’avenir sans plus jamais craindre d’abuser d’une hospitalité qui, si amicale qu’elle soit, comporte tout de même des deux parts une contrainte »…

 

– Mais Ella, cette maison justement, cette maison bien à vous, la nomade invétérée, ne vous impose-t-elle pas du même coup une autre espèce de contrainte ? » Elle mit du temps à répondre. Depuis un bon moment elle avait tourné la tête, examinant avec une scrupuleuse attention la lente dérive des nuages. De fascinantes superstructures de lumière et de cristal y flottaient à présent comme des icebergs.

 

« Je ne crois pas… Évidemment on pourrait considérer l’affaire sous cet angle, voir en tout cela un havre, un terme. Mais je ne pense pas être menacée de ce genre de tentation. Vous venez de me rappeler mon nomadisme. C’est vrai, je l’ai dans la peau, et l’on m’a bien souvent reproché de ne pas tenir en place. Seulement ici, c’est l’univers qui bouge, ce sont les choses qui viennent à moi.

 

– En somme, si je vous ai compris, il s’agirait d’un pas de plus vers la liberté ? »

 

Elle pivota et me regarda avec un petit sourire : « Exact, mon cher ! »  Elle enchaîna : « Regardez ! Tout cela n’est-il pas merveilleux ? Vous savez que ces montagnes, bien qu’elles soient moitié moins hautes, rappellent étrangement celles de l’Himalaya ? C’est une question de proportions, et dans cette perspective, elles sont parfaites. Vous ne vous doutez peut-être pas… – oui ! Vous vous en doutez, bien sûr – de l’extraordinaire opulence des horizons. De l’aube au crépuscule, et même par mauvais temps, même la nuit… Des formes, des teintes sans cesse mouvantes, un ballet ininterrompu, une révélation perpétuelle de la surprenante beauté du monde. Et aussi toujours la même question, la seule… »

 

En cet instant, les yeux d’Ella prirent la couleur précise d’une nuée qui paraissait sourdre du lointain glacier du Mountet, un bleu à la fois opaque et lumineux. Je veux dire, un regard très clair, très lisible, et pourtant secret. C’est ce soir-là que j’ai commencé à prendre vraiment garde.

 

Depuis, j’ai eu de nombreuses occasions de croiser ce même regard et des impressions d’abord confuses peu à peu se décantèrent. Je finis par me convaincre que sa principale vertu résidait dans une rare capacité mimétique. Hé non ! Le mot n’était pas en place. Il s’agissait de quelque chose de plus profond qu’une simple re-semblance… Plutôt d’une sorte d’alliance cellulaire, d’une symbiose. Ceci dépassait de loin le problème des couleurs.

 

Bien entendu, la propriétaire de ces yeux-là ne pouvait qu’être particulièrement sensible au bleu en ses nombreuses variations : saphir, azur, indigo, aigue-marine… Chacune de ces nuances vibrant sur une longueur d’onde qui suscitait une résonance particulière, un élan instinctif, une réponse heureuse, une sympathie, au sens alchimique du terme. Ses livres à cet égard se montrent pleins d’allusions qui sont aussi des confidences. Depuis « l’étroite trace d’un bleu glacé », noté par la neigeuse aventurière, jusqu’à « l’étang de lumière bleue » d’une mosquée perdue dans les steppes lyriques de l’Asie, en passant par « l’abîme bleu » de Mare nostrum, c’est un vrai festival où le même maître-mot se trouve visiblement chargé d’un potentiel incantatoire… « l’intense indigo d’une rivière venant à nous… L’azur qui était tout notre monde… Mes regards fixaient une coupole bleue… Un intense bleu de cobalt comme celui du ciel de Bamian… Ce bleu presque irradiant… »

 

Jusqu’au moment où la note aiguë, unique, prend une nouvelle ampleur et s’épanouit en accords chatoyants : « Poussière et lumière d’or vibraient dans le profond ciel d’azur. C’est à cause de leur ciel que les déserts sont aussi émouvants. » Ailleurs : « La couleur turquoise des vieux monuments turcs ou persans est incomparable. Contre le ciel elle paraît verte, contre le feuillage de Samarcande, elle est bleue. Elle est à la pierre de turquoise ordinaire ce que les plumes du martin-pêcheur sont à l’azur du ciel. J’aimerais l’appeler ‘bleu d’Asie centrale’, en souvenir d’un lac glaciaire des T’ien Chan qui déployait cette radieuse saturation bleu-ciel à reflets verts. »

 

La cause est donc entendue : il est assuré que lorsqu’Ella plonge dans ses propres souvenirs ou les évoque pour d’autres, son regard par-dessus les distances et le temps en recueille toujours le reflet. Mais il existe comme dit une source plus profonde au-delà d’un accord sensoriel, confinant à l’essence des choses. Davantage qu’une allusion, un rappel, une sorte d’évocation magique, d’ailleurs inconsciente. Ceci, je l’ai souvent ressenti tandis qu’elle cherchait, sans aucune hâte, le fil de son discours parmi la forêt des mots, non par difficulté de langage, mais parce que cet esprit, profondément honnête, ne pouvait se contenter comme tant d’autres de formules stéréotypées ou d’à-peu-près. Ainsi l’on sentait que faisant son choix, elle tournait et retournait les termes en tout sens pour être sûre qu’ils correspondaient à l’image ou à l’idée qu’elle souhaitait communiquer. Mais durant cette pause courte, pourtant sensible, le regard devançait les sons en sorte que déjà l’on appréhendait par voie intuitive, instantanée, ce qu’elle allait exprimer.

 

Le regard attentif, émerveillé d’Ella avait capté toutes sortes d’êtres, de scènes, de tableaux au cours de nombreuses, hasardeuses pérégrinations, et d’une certaine façon, à certaines heures, dans certaines ambiances propices, comme par exemple celle d’une présence cordiale, il les ressuscitait sans efforts, de la même façon que l’eau s’anime d’un reflet parce qu’elle est l’eau.

 

Au surplus il était naturel de penser qu’un tel don, car c’en est un, se manifestait physiquement par quelque indice, un signe déchiffrable. Et en effet, il suffisait d’un peu d’attention – ou même d’aucune attention car le fait, c’est le cas de le dire, sautait aux yeux – pour repérer certaines apparences peu communes. D’abord quand il se précise, l’acuité exceptionnelle de ce regard, flèche acérée plongeant droit au cœur du sujet ou dans la pensée de l’interlocuteur, sans jamais s’embarrasser de détours inutiles et de conventions mondaines. On sent qu’usant un tel regard, la dame des croisières et des caravanes n’éprouve aucun intérêt pour ce qui ne lui paraît pas essentiel, c’est-à-dire, si bref soit-il, un pur contact, un contact-éclair avec le plus enfoui de l’être ou de la chose. Elle tire droit au but, la plupart du temps avec l’assurance des accomplissements intérieurs, parfois mais plus rarement une espèce d’ardeur inquiète, comme si cet acte devait susciter une réponse de l’autre, celle que sous bien des formes elle a longtemps sollicitée et qu’elle a sans doute obtenue, car tout n’est qu’un jeu perpétuel d’échos, en sorte que la meilleure façon de recevoir, et la plus efficace, n’est pas de prendre – antique et fâcheuse illusion – mais de donner. C’est grâce à de tels avantages innés que notre amie a beaucoup vu, et dans le sens le plus riche et le moins égocentrique du terme, beaucoup retenu. Ses propres enthousiasmes vivent toujours en elle au présent, et elle les transmet, enrobés d’une sagesse non seulement paisible, mais pacifiante.

 

Je voudrais encore signaler une attitude insolite : ce « trait », cette sorte de laser inquisiteur qu’elle vous décoche assez souvent de manière imprévisible, tout d’un coup disparaît. Il semble que brusquement le courant se trouve inversé et qu’alors ce ne soit plus l’observatrice qui sonde, contemple l’univers, mais que l’univers la contemple, et qu’elle soit à son tour absorbée. Les prunelles virent, l’iris devient flou, une sorte de super-silence s’installe, qu’aucun son matériel ne saurait ternir, froisser. Et durant ces quelques secondes de véritable suspense, je me suis souvent demandé Qui pouvait bien regarder à travers les yeux d’Ella.

 

       © Samivel, Vence, août 1982