Discours d’Ella Maillart

Chandolin, 1er août 1979

Au nom de Chandolin je vous souhaite la bienvenue à tous : à vous, nos hôtes venus de villes trop peuplées, trop bruyantes, venus vers l’altitude saine (qui vous donnera de bons globules rouges dans le sang), venus vers la forêt qui donne les bienfaits du silence… bienvenue à mes amis d’ici connus depuis longtemps, qui me laissent croire que je suis Chandolinarde d’adoption… à vous aussi, Italiens qui depuis plus de 15 ans quittez votre chaude Sicile pour construire ici tous les logements modernes pour estivants et hivernants !

 

Voulez-vous essayer de comprendre avec moi la pleine signification du moment présent, et de ce lieu incomparable, « ici et maintenant », afin que nous vivions à l’unisson ? Bien sûr, l’anniversaire du 1er août – naissance de la Confédération Helvétique – est la cause de notre réunion, car sept siècles avant nous, des hommes pleins de courage ont renversé l’oppresseur. Au cours des siècles suivants, nos ancêtres surmontant de grandes difficultés, ont réussi le tour de force que Suisses allemands, romands et italiens vivent en bonne intelligence, pour le bien de la Suisse.

 

Alors, de tout cœur, unissons-nous dans un sentiment de vraie reconnaissance, puisque tous ici, aujourd’hui nous bénéficions de cette liberté, de cette paix forgée à travers de nombreuses épreuves… Reconnaissance d’autant plus forte en voyant les nombreux points du globe où l’on meurt aujourd’hui atrocement, faute de liberté.

 

Quand notre pensée va vers le passé, elle devient un sentiment. Quand elle va vers l’avenir elle devient une volonté. Or, vous êtes les ancêtres de ceux qui seront : A vous de décider ce que vous voulez leur léguer, afin qu’à leur tour un jour, ils puissent vous être reconnaissants. Je tourne mon regard intense vers les jeunes : à vous de prendre quelques décisions capitales face à un avenir inquiétant. D’un côté il faudra modifier quelques traditions qui craquent. D’un autre côté nos innombrables industries « à la pointe du progrès » – accompagnées de guerres diaboliques – ont davantage saccagé notre planète que mille ans de vie humaine précédente. Ensuite, notez-le bien, nous faisons partie du 15 % de la population du globe qui consomme 85 % des matières premières de notre terre. Il faut que cela change…

 

Mais revenons « ici et maintenant » devant la grande flamme qui va brûler en haut de la colline dans l’espace et le temps ! Pour mieux nous comprendre – car nous sommes tous si différents – permettez-moi de m’adresser aux étrangers : Vous êtes dans l’un des villages les plus exceptionnels d’Europe, construit à la limite supérieure de la forêt, avec un hiver trop long et un été court qui permet tout juste à quelques légumes de mûrir. Autrefois, les paysans très pauvres, tenaces et robustes, y ont vécu héroïque-ment pendant des siècles, obligés de déménager quatre fois par an avec leur bétail comme des nomades. Ils arrosaient les prés les plus éloignés même, grâce à un ingénieux système d’irrigation… Faisant leur pain tous les trois mois, filant la laine de leurs habits. En hiver cassant la glace de la fontaine pour faire la lessive… toute la famille vivant dans la seule chambre chauffée, fièrement autonome.

 

Quand je suis venue il y a 33 ans, à pied depuis St-Luc, une vingtaine d’élèves de tous âges allaient à l’école où, dans une pièce unique, l’instituteur avait ses trois classes devant lui. J’ai parfois fait des rapprochements avec ce que j’ai vécu en Asie. Bien sûr ici il y a le torrent toujours bondissant, l’herbe et le bois de feu à profusion – c’est-à-dire une richesse inouïe aux yeux d’Afghans, de Tibétains ou de Mongols chez qui la sécheresse ou le désert sont les données normales.

 

Mais en Suisse à Chandolin la vie était beaucoup trop pénible comparée à celle des villages de la plaine du Rhône où les machines font les plus gros travaux. Car le bonheur, notion bien relative, ne peut exister que si un groupe humain est en harmonie avec son entourage et accepte la manière de vivre de ce groupe. Or survient ici un grand changement en 1960 : La Route arrive. Nous avons enfin été reliés au monde d’une manière moderne. Cela devait faciliter la vie, les transports, les constructions, c’est-à-dire le confort, le chauffage au mazout, l’eau dans les maisons, l’égout collecteur, le courant électrique industriel… Mais du même coup des groupes immobiliers venus des villes achètent les terrains des paysans. La plupart de ceux-ci iront s’installer dans la plaine, deviendront sédentaires, s’enrichiront. Pendant ce temps Chandolin donnera asile à toujours davantage de citadins fuyant les villes pendant les vacances. Ce chassé-croisé vous explique la vie actuelle de notre village si différent de jadis. (Heureusement pour l’œil, grâce à un intelligent plan de zonage, l’aspect du vieux village a été préservé malgré le départ de ses habitants.)

 

Premier août : il n’est pas nécessaire que je vous fasse un cours d’histoire suisse à cette occasion. Mais par contre, je désire vous rappeler qu’il y a une croix au centre de notre drapeau. C’est capital. Ne l’oubliez jamais. Voyez, ici même, au centre du Valais, au centre de cette Europe qui est à nos pieds, ce promontoire est un haut-lieu où les vibrations cosmiques dont on parle tant, sont bénéfiques, dès toujours ! Et les ancêtres le savaient, puisqu’ils y plantèrent deux croix. La croix, symbole universel et sans âge, nous rappelle ceci : la Réalité éternelle est le point de rencontre de deux forces. La ligne verticale descend du ciel comme l’esprit absolu allant vers sa création, faite de cinq éléments connus par les cinq sens de l’homme. La ligne horizontale, c’est le devenir dans le temps, la terre avec son commencement et sa fin… Or ce devenir ne peut exister comme Réalité Présente que lorsque la force fulgurante de l’Esprit – ou Lumière de connaissance – le touche pour en faire l’instant actuel. La Réalité, alors que nous nous voyons, est due à cette rencontre essentielle du ciel et de la terre… Il faut l’éclair de l’Esprit pour que le présent existe. En nous se rencontrent ces deux forces. Comme ce mélèze qui monte au ciel, nous avons en nous cette force de la terre qui retourne vers l’Esprit, origine de tout, évidence de l’être.

 

Où que nous allions, n’oublions pas le centre de la croix au cœur de tout ce qui vit… Là, tous pareils, Suisses ou étrangers, tous vivifiés par l’esprit, tout un. Alors enfin, en la comprenant, nous pouvons vivre la devise de la Suisse : Un pour tous, tous pour un !

 

        © Ella Maillart, 1979